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Une interview de Vandana Shiva, écoféministe

LA VANGUARDIA de Barcelona, le 9 mai 2016
(Traduction Bernard Clavière)

Vandana Shiva a reçu en 1993 le prix Nobel alternatif. C’est une femme pleine de fougue et passionnée, qui lutte contre le pouvoir des banques et de sociétés comme Monsanto. Titulaire d’une licence en physique et d’un master de philosophie des sciences, elle est une écologiste et féministe mondialement célèbre. Elle lutte contre le néolibéralisme et défend partout les droits des femmes et des peuples à disposer d’eux-mêmes. Entre autres livres, elle est l’auteur de Ecoféminisme et de La guerre de l’eau. Elle était à Barcelone ce 29 avril pour participer au 4ème Séminaire international sur la Coexistence planétaire, sur le thème « Construire une bio-civilisation ».

Elle s’est présentée ainsi : « J’ai 63 ans. Je viens de Dehradun (Inde). Ma spécialité est la philosophie des sciences et ma profession est d’être une citoyenne de la Terre. J’ai un fils de 33 ans. Mes opinions politiques : je suis pour une démocratie planétaire véritable ! Ma foi : les déesses-mères antiques, le Principe féminin. L’écoféminisme nous amènera à la bio-civilisation.

Qu’est-ce que l’écoféminisme ?
C’est la meilleure réponse à la crise de civilisation actuelle. J’ai développé ce concept il y a 20 ans, et il est chaque jour plus pertinent et nécessaire.

Un mix d’écologie et de féminisme ?
Oui, parce que tant la crise écologique que la crise socioéconomique ont leur base dans la question du genre.

Le mâle est-il le grand coupable ?
Ne simplifiez pas. Il s’agit plutôt du système patriarcal capitaliste. Un système de valeurs qui dévalorise, exploite les femmes, et les réduit en esclavage. Le travail des femmes, à la maison et dans les champs, a toujours été la base du progrès humain.

Depuis quand la femme est-elle soumise ?
Je parle d’ère anthropogénique, intrinsèquement destructrice de la nature et de la féminité, par la violence et la guerre. Il n’en a pas toujours été ainsi : dans l’antiquité, nous avons vénéré des déesses qui représentaient la Terre-mère.

Le capitalisme est-il l’expression de ce patriarcat ?
De toute évidence, il est le résultat de l’hégémonie masculine destructrice, et de la violence faite aux femmes, aux enfants, et aux graines…

Aux graines ?…
Les variétés de graines de céréales et de légumes ont été sélectionnées par les femmes génération après génération depuis des milliers d’années. Les femmes sont les accoucheuses de l’agriculture. Et voilà qu’aujourd’hui, on nous vole cet héritage…

Qui ça ?
Les grandes entreprises de l’agrochimie comme Monsanto qui modifient un gène d’une variété de semence et brevètent la nouvelle graine ainsi créée, comme si elle leur appartenait, alors qu’elle appartient à la vie. C’est du vol.

C’est aussi grave que ça ?
Notre liberté est en jeu ! Avec la diminution de la biodiversité, on appauvrit le patrimoine de l’humanité. Si un fléau agricole devait se produire, le manque de biodiversité serait dramatique. Nous perdrions tout et nous finirions à la merci de quelques sociétés qui seraient propriétaires des brevets sur le vivant. 1% de l’humanité dominerait les 99 % restants.

Est-ce qu’il y a un remède ?
Oui, la résistance. En Inde nous avons obtenu de nouvelles lois qui protègent les paysans des abus de ces sociétés, et qui protègent également les femmes.

Est-ce que la condition des femmes s’est améliorée depuis que vous militez ?
Je me souviens des femmes dans les mines, qui ont été capables de faire face à des milices mafieuses en armes, qui bloquaient la mine. Les femmes sont courageuses ! Chaque fois que je doute, je pense à ces femmes et je trouve la force d’avancer. Et vous savez d’où vient cette force ? 

Dites-moi…
De l’herbe sous leurs pieds, de la terre. Les femmes ont en elles toute la puissance de la nature.

Et pas les hommes ?
Si, aussi, s’ils renoncent au patriarcat, à l’exploitation destructrice de la terre, des minerais, des plantes et des animaux. Notre société patriarcale s’exprime de trois façons : la colonisation, la mécanisation industrielle…

Pourtant les machines nous ont apporté la prospérité…
Uniquement pour ceux qui ont le pouvoir. Il n’y a pas de progrès sur la base de la destruction de l’environnement. Si nous agressons la nature avec des objets inanimés, c’est un recul, pas un progrès.

… Et la troisième expression de la société patriarcale est l’outrage à la sagesse des femmes, qui trouve son apogée dans le capitalisme.

Que peut faire l’écoféminisme ?
Eco vient du grec oikos : la maison. C’est de ce mot que vient économie. Sans le travail des femmes à la maison, il n’y a pas de richesse possible. C’est un travail créatif. Le capitalisme lui, prend, et détruit.

Donnez-nous un exemple.
Depuis 1995, 300.000 paysans se sont suicidés en Inde, rançonnés par les détenteurs des brevets sur les graines et les pesticides. C’est un crime contre l’humanité et la Terre. Dont sont responsables aussi les OGM.

Quel est le problème avec les OGM?
Ils entraînent des pathologies graves. L’augmentation spectaculaire du nombre d’enfants autistes a pour cause le développement des OGM.

Vous ne vous avancez pas un peu trop, là ?…
Je maintiens. Les OGM affectent le développement neuronal des bébés et provoquent des cancers. Il faut arrêter ! 

Vous devez être la bête noire de beaucoup de gens…
On m’appelle la luddite*, la réactionnaire, l’incendiaire… Mais ils ne me feront pas taire. Le salut viendra des femmes et nous continuerons à lutter pour l’avènement de la bio-civilisation.

Qu’est-ce que c’est la bio-civilisation ?
C’est une civilisation où chacun est conscient qu’il fait partie d’un même organisme, la Terre. Rien ni personne n’est séparé, isolé. En changeant de modèle, nous réduirons les outrages du système patriarcal : la crise climatique, les inégalités, l’indifférence envers la souffrance, la guerre.

Les écoféministes au pouvoir, alors ?
Ça freinerait le projet toxique et irresponsable de domination de la nature et de la femme. La nature pourrait se régénérer et survivre.

Et sinon…, on ira vivre sur une autre planète ?
Voilà bien un concept typique du système patriarcal : conquérir et détruire… Non, ce ne sera pas nécessaire si nous respectons les ressources de cette planète et parvenons à y vivre en harmonie. L’écoféminisme est la voie vers la bio-civilisation planétaire.

* [NdT : Du nom des travailleurs de l’industrie textile anglaise qui dans les années 1811-1812 se sont opposés à l’arrivée des machines à tisser. https://fr.wikipedia.org/wiki/Luddisme]

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