Chaque année, en octobre, la France voit la vie en rose. Des rubans roses, des affiches roses, des courses roses, des monuments illuminés en rose. Tout le monde est invité à se mobiliser contre le cancer du sein. Et surtout, à se faire dépister.
C’est beau, c’est généreux, c’est rassurant. Une grande communion nationale autour d’une noble cause : sauver des vies.
Mais derrière cette débauche de bonnes intentions, une question mérite d’être posée : le dépistage systématique du cancer du sein sauve-t-il réellement autant de vies qu’on nous le laisse entendre ?
Et une autre, plus dérangeante encore : pourquoi consacre-t-on autant d’énergie à rechercher des cancers, et si peu à comprendre pourquoi ils apparaissent ?
Car lorsqu’on commence à soulever le joli ruban rose, on découvre une réalité autrement moins séduisante.
Une campagne de santé publique née dans les bras de l’industrie pharmaceutique
/Remontons à 1985, aux États-Unis. C’est l’année de naissance du National Breast Cancer Awareness Month, l’ancêtre de notre Octobre Rose. Parmi ses fondateurs figurent l’American Cancer Society et la division pharmaceutique d’Imperial Chemical Industries, un groupe britannique qui commercialisait notamment le tamoxifène, médicament utilisé dans le traitement du cancer du sein.
Voilà qui mérite déjà notre attention.
L’industrie pharmaceutique participe à la création d’une campagne destinée à sensibiliser les femmes à une maladie dont elle commercialise les traitements.
Est-ce illégal ? Non.
Est-ce la preuve d’un complot ? Non plus.
Est-ce une situation qui devrait éveiller notre esprit critique ? Absolument !
Quelques années plus tard, le ruban rose devient l’emblème universel de la lutte contre le cancer du sein. Mais connaissez-vous l’histoire de Charlotte Haley ?
Cette Américaine avait commencé à distribuer des rubans couleur pêche pour dénoncer l’insuffisance des moyens consacrés à la prévention du cancer. Son message était politique : il fallait s’interroger sur les priorités des pouvoirs publics.
Lorsque des acteurs commerciaux voulurent reprendre son idée, elle refusa de s’y associer. Le ruban changea alors de couleur et devint rose, notamment sous l’impulsion du magazine Self et de la marque Estée Lauder.
Le symbole fit le tour du monde. Et le message changea profondément. D’une revendication portant sur les politiques de santé et la prévention, on passa progressivement à une immense opération de sensibilisation, de communication, de mobilisation et de promotion du dépistage. Le rose avait gagné. Mais qu’était devenue la question de départ ?
Dépister n’est pas prévenir !
C’est peut-être la confusion la plus extraordinaire de toute cette histoire. On nous parle constamment de « prévention » du cancer du sein, alors que l’essentiel des campagnes d’Octobre Rose concerne son dépistage.
Or, ces deux mots ne signifient absolument pas la même chose. Prévenir une maladie, c’est chercher à empêcher qu’elle apparaisse, notamment en agissant sur les facteurs de risque modifiables.
Dépister, c’est rechercher une maladie qui pourrait déjà être présente, chez une personne qui ne présente aucun symptôme.
La différence est considérable !
Imaginez une maison dont les installations électriques seraient défectueuses. Chaque année, on y organise une grande campagne pour installer davantage de détecteurs de fumée. On illumine la façade, on distribue des rubans, on organise des courses de solidarité. Fort bien. Mais qui s’occupe de réparer les fils électriques ?
Un détecteur de fumée peut être utile. Il n’empêche pas l’incendie.
Une mammographie peut détecter un cancer. Elle n’empêche pas ce cancer d’apparaître.
Cela paraît évident. Pourtant, à force de présenter le dépistage comme le principal geste de prévention, on entretient une confusion qui détourne l’attention d’une question essentielle : quelles sont les causes des cancers du sein, et que pouvons-nous faire pour en réduire la fréquence ?
L’activité physique, la consommation d’alcool, le surpoids après la ménopause et certains facteurs hormonaux font partie des éléments connus qui influencent le risque. D’autres facteurs, notamment environnementaux, continuent de faire l’objet de recherches.
Pourquoi ces sujets occupent-ils une place aussi modeste dans la grande fête rose ?
Le dépistage sauve des vies. Vraiment ? Combien ?

Voilà le cœur du problème. Depuis des décennies, on répète aux femmes qu’une mammographie réalisée régulièrement permet de détecter les cancers plus tôt et, par conséquent, de sauver des vies.
L’idée paraît imparable. Plus un cancer est découvert tôt, plus il est facile à traiter. Donc, plus on dépiste, plus on sauve de vies. Sauf que la biologie du cancer n’est pas aussi simple.
Et c’est précisément ce qu’expliquent deux voix critiques : le chirurgien cancérologue Gérard Delépine et la radiologue Cécile Bour, fondatrice du collectif Cancer Rose.
Leur propos ne consiste pas à nier l’existence du cancer du sein, ni la nécessité de soigner les femmes qui en sont atteintes. Ils remettent en question le rapport entre les bénéfices et les dommages du dépistage systématique, particulièrement lorsqu’il est présenté comme une évidence indiscutable.
Prenons un exemple chiffré tiré d’une revue Cochrane consacrée au dépistage mammographique. Sur 2 000 femmes invitées à se faire dépister régulièrement pendant dix ans, cette estimation avançait :
- 1 décès par cancer du sein évité grâce au dépistage ;
- 10 femmes surdiagnostiquées, susceptibles de recevoir des traitements dont elles n’auraient pas eu besoin ;
- Environ 200 femmes victimes d’une fausse alerte, avec l’angoisse et les examens complémentaires que cela implique.
Ces chiffres sont ceux d’une estimation particulière, et non une vérité universelle applicable à toutes les femmes. Les résultats varient selon les études, les âges, les méthodes de calcul et les progrès des traitements. D’autres évaluations concluent à un bénéfice plus important du dépistage sur la mortalité par cancer du sein.
Mais même en tenant compte de ces divergences, une chose saute aux yeux : le bénéfice n’est ni aussi massif ni aussi simple que le suggèrent les slogans publicitaires. Et les dommages possibles ne sont pas anecdotiques.
Pourquoi ces informations ne figurent-elles pas en grosses lettres sur les affiches d’Octobre Rose ?
Pourquoi ne présente-t-on pas aux femmes, avec la même insistance, les bénéfices attendus, les incertitudes et les risques ?
N’est-ce pas cela, une véritable information de santé publique ?
Et si notre corps était bien meilleur médecin qu’on ne le croit ?
Il y a une réalité biologique fascinante dont on parle rarement : notre organisme ne reste pas passif devant l’apparition de cellules potentiellement cancéreuses. Il dispose de mécanismes capables de les reconnaître, de les éliminer ou d’en contrôler le développement.
Chaque jour, des milliards de cellules se renouvellent dans notre corps. Des anomalies surviennent. Certaines sont réparées, d’autres cellules sont éliminées. Notre système immunitaire participe lui aussi à cette surveillance permanente.
Et ce n’est pas tout. On sait aujourd’hui que certaines lésions cancéreuses peuvent rester silencieuses pendant des années, parfois toute une vie. Certaines peuvent même régresser spontanément. Vous en doutez ?
Des chercheurs ont examiné les résultats de 2 363 autopsies de femmes sans antécédent connu de cancer du sein. Ils ont découvert que certaines portaient pourtant des cancers invasifs, des cancers in situ ou des lésions précancéreuses dont elles n’avaient jamais eu connaissance.
Elles avaient vécu avec ces anomalies sans même savoir qu’elles existaient.
Plus étonnant encore : une étude norvégienne publiée en 2008 suggère que certains cancers invasifs détectables par mammographie pourraient spontanément régresser. D’autres travaux ont exploré cette possibilité.
Attention, cela ne signifie évidemment pas que tous les cancers disparaissent spontanément, ni qu’un cancer diagnostiqué peut être laissé sans soins. Certains sont extrêmement agressifs.
Mais cela suffit à faire voler en éclats une croyance tenace : tout cancer découvert n’est pas nécessairement un cancer qui aurait fini par tuer.
Et voilà qui change profondément notre regard sur le dépistage.
Car lorsqu’une mammographie découvre une petite tumeur, elle ne nous raconte pas son avenir. Elle ne nous dit pas avec certitude si cette tumeur deviendra dangereuse, si elle restera silencieuse ou si elle régressera.
La médecine dispose d’indices pour évaluer ces risques, mais elle ne sait pas toujours prédire le destin individuel d’une lésion. Dans l’incertitude, elle propose généralement de la traiter. Et c’est ainsi que certaines femmes subissent des traitements lourds pour des cancers qui ne leur auraient jamais causé le moindre problème.
À force de vouloir tout détecter, la médecine transforme parfois en « maladies à traiter » des anomalies qui n’auraient jamais eu la moindre conséquence sur notre santé.
Quand le traitement devient lui-même un risque
Un cancer diagnostiqué appelle presque toujours une décision médicale. Et cette décision peut entraîner des conséquences considérables.
La chirurgie comporte des risques. La radiothérapie peut provoquer des effets indésirables, parfois tardifs. Les traitements hormonaux peuvent affecter la qualité de vie et entraîner certaines complications. Les chimiothérapies, lorsqu’elles sont indiquées, ont elles aussi leur toxicité.
Bien entendu, ces traitements peuvent être indispensables et sauver des vies face à des cancers dangereux. Mais que penser lorsqu’ils sont administrés à une femme dont la tumeur n’aurait jamais évolué ?
Dans ce cas, le traitement ne lui apporte aucun bénéfice contre une maladie qui ne l’aurait pas menacée, alors qu’il peut lui causer des dommages bien réels. Voilà le paradoxe.
On peut vouloir sauver une femme d’un cancer qui ne l’aurait jamais tuée, et lui infliger pour cela des souffrances qu’elle n’aurait jamais connues. Ce risque devrait être au centre de toute discussion sur le dépistage. Pas dissimulé au fond d’une brochure, entre deux sourires rassurants et trois rubans roses.
Mourir moins du cancer, ou vivre plus longtemps ?
Il existe une autre distinction fondamentale, presque absente de la communication destinée au grand public. Les études sur le dépistage mesurent souvent la mortalité par cancer du sein. Mais ce qui nous intéresse, en définitive, n’est-ce pas de savoir si les femmes dépistées vivent plus longtemps ?
C’est ce qu’on appelle la mortalité toutes causes confondues.
Imaginons qu’une stratégie réduise certains décès par cancer du sein, mais entraîne parallèlement des complications graves liées à des examens ou à des traitements supplémentaires.
Pour connaître son bénéfice global, il faut considérer l’ensemble des conséquences.
Or, les essais de dépistage mammographique n’ont pas établi de façon convaincante une réduction de la mortalité toutes causes confondues.
Cela ne prouve pas que le dépistage ne sauve aucune vie : les essais peuvent manquer de puissance statistique pour détecter une différence relativement faible dans la mortalité totale.
Mais cette limite devrait inciter à la modestie.
Lorsque le bénéfice annoncé concerne une cause particulière de décès, il faut le dire clairement, plutôt que de laisser entendre qu’une prolongation globale de la vie a été démontrée.
Ce que nous voulons savoir, ce n’est pas seulement si une femme risque moins de mourir d’un cancer du sein. C’est si, globalement, elle a davantage de chances de vivre plus longtemps et en meilleure santé. La question mérite mieux qu’un slogan.
La peur, la culpabilité et le chantage aux bonnes intentions
Venons-en à un aspect particulièrement déplaisant d’Octobre Rose. Sa communication ne se contente pas toujours d’informer. Elle cherche à convaincre, à mobiliser, à faire adhérer.
Et pour cela, elle s’appuie volontiers sur deux ressorts psychologiques redoutablement efficaces : la peur et la culpabilité.
La peur de découvrir un cancer trop tard.
La peur de mourir.
La peur de laisser ses enfants sans mère.
Et, en filigrane, cette idée : une femme responsable se fait dépister. Une femme qui hésite prend des risques inconsidérés. C’est une façon bien curieuse de respecter la liberté des femmes !
Car le dépistage n’est pas un acte anodin dont les bénéfices seraient immenses et les inconvénients négligeables. C’est une intervention médicale proposée à des personnes qui, par définition, ne présentent aucun symptôme.
Elle devrait donc reposer sur un consentement réellement éclairé. Cela signifie connaître les bénéfices possibles, les fausses alertes, le surdiagnostic, les traitements inutiles et les incertitudes. Puis décider.
Sans pression morale. Sans infantilisation. Sans être soupçonnée d’irresponsabilité parce qu’on pose des questions. Une femme n’a pas à prouver son civisme en se soumettant à un examen médical.Son corps n’appartient ni à une campagne de communication, ni à une institution, ni à une industrie.
Quand le cancer devient aussi un marché
Il faut maintenant aborder une question que beaucoup préfèrent éviter : l’argent. La lutte contre le cancer mobilise des sommes considérables. Examens d’imagerie, biopsies, consultations, interventions chirurgicales, médicaments, radiothérapies, équipements, campagnes de communication : tout cela représente une activité économique majeure.
Évidemment, ces dépenses ne sont pas toutes injustifiées. Soigner les malades exige des moyens, des compétences et des investissements. Mais il serait naïf d’imaginer que les intérêts économiques n’influencent jamais les priorités d’un système de santé.
Plus on dépiste, plus on réalise d’examens. Plus on détecte d’anomalies, plus on prescrit d’investigations. Et lorsqu’un cancer est diagnostiqué, même s’il s’agit d’un cancer surdiagnostiqué, une cascade de soins peut s’enclencher.
Chaque étape a un coût pour la collectivité et constitue une activité rémunérée pour les acteurs qui la réalisent.
Il serait injuste d’en conclure que les médecins cherchent délibérément à rendre leurs patientes malades. En revanche, il est légitime de s’interroger sur les incitations économiques qui peuvent favoriser la multiplication des actes, même lorsque leur bénéfice collectif mérite d’être discuté.
Gérard Delépine dénonce avec vigueur ces mécanismes et le poids des intérêts économiques dans le maintien du dépistage organisé.
La question de fond est : comment garantir qu’une politique de santé publique soit évaluée indépendamment des intérêts de ceux qui en vivent ? Et surtout, pourquoi les sommes consacrées à rechercher et traiter les cancers ne s’accompagnent-elles pas d’une mobilisation aussi spectaculaire pour agir sur leurs causes évitables ?
En 2016, les citoyennes ont été consultées. Et après ?
L’histoire française comporte un épisode particulièrement révélateur. En 2016, une concertation citoyenne et scientifique a été organisée pour évaluer le dépistage du cancer du sein.
Son comité d’orientation a rendu un rapport critique, soulignant notamment les insuffisances de l’information délivrée aux femmes et la nécessité de revoir profondément le programme. Deux scénarios y étaient envisagés : l’arrêt du dépistage organisé dans sa forme existante, ou sa refonte complète. Voilà qui est considérable !
Et le comité ne mâchait pas ses mots ! Dans son rapport officiel, il dénonçait le marketing d’Octobre Rose, qualifié de « trompeur et outrancier ». Oui, tu as bien lu : ce ne sont pas les propos de quelques opposants au dépistage, mais ceux du comité chargé d’évaluer le dispositif lui-même !
On était donc bien loin de l’unanimité souriante affichée chaque mois d’octobre. Des citoyens et des experts avaient pris le temps d’examiner les bénéfices, les risques, les limites et les modalités du dispositif. Et leurs conclusions invitaient à une remise en question majeure.
Pourtant, dix ans plus tard, le grand spectacle rose continue.
La mammographie demeure au cœur du message. Et la question du surdiagnostic reste très largement absente de la communication la plus visible.
Il ne s’agit pas de prétendre que rien n’a changé depuis 2016. Des efforts d’information ont été entrepris. Mais pourquoi le message publicitaire demeure-t-il tellement plus simple, plus affirmatif et plus séduisant que la réalité scientifique ? Pourquoi faut-il aller chercher dans des rapports spécialisés les informations qui devraient être présentées spontanément à chaque femme concernée ?
Et si nous consacrions enfin Octobre Rose à la santé des femmes ?
Je vais être très clair. Il ne s’agit pas ici d’inviter les femmes à ignorer une grosseur suspecte, un écoulement inhabituel, une modification du sein ou tout autre symptôme préoccupant.
Une anomalie clinique doit être examinée et, si nécessaire, explorée sans attendre.
Il ne s’agit pas non plus de confondre le dépistage systématique proposé aux femmes sans symptômes avec la surveillance particulière de celles qui présentent un risque élevé, notamment en raison de certaines prédispositions génétiques. Ce sont des situations différentes.
Ce que je conteste, c’est la transformation d’une question médicale complexe en injonction collective. C’est cette idée selon laquelle il existerait une seule bonne attitude, une seule conduite responsable, et que toute interrogation serait suspecte.
C’est cette extraordinaire disproportion entre les moyens déployés pour promouvoir le dépistage et ceux consacrés à expliquer aux femmes comment réduire les risques sur lesquels elles peuvent agir.
Et c’est, plus généralement, notre étrange conception de la santé. Nous semblons avoir accepté que la médecine consiste avant tout à détecter des maladies et à les traiter.
Mais la santé ne devrait-elle pas commencer bien avant la maladie ?
Pourquoi ne pas profiter d’Octobre Rose pour parler sérieusement d’alimentation, d’activité physique, d’alcool, de facteurs hormonaux, d’environnement, de conditions de vie et de toutes les questions qui méritent d’être étudiées pour mieux comprendre l’apparition des cancers ?
Pourquoi ne pas organiser de grandes campagnes nationales pour promouvoir les habitudes dont les bénéfices sur la santé sont solidement établis ?
Pourquoi ne pas consacrer autant d’intelligence et de créativité à éviter la maladie qu’à la rechercher ? Ce serait peut-être moins photogénique qu’une immense vague de tee-shirts roses. Mais cela aurait au moins le mérite de remettre la santé au centre du débat.
Le ruban rose ne doit pas nous empêcher de réfléchir
Je n’ai aucune envie de tourner en dérision les femmes qui participent à Octobre Rose, celles qui ont traversé l’épreuve d’un cancer, ni les bénévoles qui donnent généreusement de leur temps. Leur engagement mérite le respect. Mais les bonnes intentions ne dispensent jamais de poser les bonnes questions.
Une campagne peut être portée par des milliers de personnes sincères et véhiculer malgré tout un message incomplet, déséquilibré ou trompeusement rassurant. La solidarité n’exige pas l’adhésion aveugle. Et la critique d’une politique de dépistage n’est pas une attaque contre les malades. Alors, cette année, au lieu de simplement arborer un ruban rose, je propose quelque chose de plus exigeant.
Demandons des chiffres, pas des slogans
Demandons combien de femmes bénéficient réellement du dépistage, combien subissent des fausses alertes, combien sont surdiagnostiquées et combien reçoivent des traitements inutiles.
Demandons une information compréhensible, honnête et complète.
Demandons que les politiques de santé soient évaluées avec une véritable indépendance.
Demandons surtout que la prévention des cancers, au sens véritable du terme, cesse d’être le parent pauvre de cette immense mobilisation.
Et que chaque femme puisse décider librement, en connaissance de cause, de participer ou non au dépistage organisé.
Parce que la santé des femmes mérite infiniment mieux qu’une campagne publicitaire, aussi rose soit-elle.
Le cancer du sein est une affaire trop sérieuse pour qu’on laisse les slogans penser à notre place.
Pour approfondir
1. Gøtzsche PC, Jørgensen KJ (2013). Screening for breast cancer with mammography. Cochrane Database of Systematic Reviews, CD001877. Lire la synthèse Cochrane en français.
C’est la référence principale pour les chiffres que nous citons : 2 000 femmes dépistées pendant dix ans, un décès par cancer du sein évité, dix femmes surdiagnostiquées et traitées inutilement, et plus de 200 femmes confrontées à une détresse liée aux faux positifs. Il s’agit d’une estimation fondée sur les hypothèses retenues par les auteurs, et non d’un résultat universel.
Cette revue examine également la mortalité toutes causes confondues : les essais considérés comme correctement randomisés n’ont pas montré de réduction statistiquement établie de cette mortalité.
2. Zahl PH, Mæhlen J, Welch HG (2008). The Natural History of Invasive Breast Cancers Detected by Screening Mammography. Archives of Internal Medicine, 168(21), 2311–2316. Lire l’étude originale.
Cette étude norvégienne suggère que certains cancers invasifs détectables par mammographie pourraient régresser spontanément. C’est une hypothèse tirée de comparaisons entre populations, et non une démonstration directe de la disparition de tumeurs individuelles.
3. Une méta-analyse publiée dans BMC Cancer (2017). Prevalence of incidental breast cancer and precursor lesions in autopsy studies: a systematic review and meta-analysis. Lire l’étude intégrale en accès libre.
Cette publication rassemble 13 études et 2 363 autopsies. Elle documente l’existence de cancers et de lésions précancéreuses mammaires passés inaperçus durant la vie. Elle ne permet toutefois pas de déterminer lesquels auraient évolué ou régressé.
4. Comité d’orientation de la concertation citoyenne et scientifique (2016). Rapport sur le dépistage du cancer du sein. Consulter le rapport officiel de septembre 2016 (PDF).
C’est une source particulièrement précieuse : un rapport français officiel qui reconnaît la controverse sur le rapport bénéfices-risques du dépistage et envisage deux scénarios, son arrêt dans sa forme existante ou sa refonte complète.
5. Autier P, Jørgensen KJ, Smans M, Støvring H (2024). Effect of screening mammography on the risk of breast cancer deaths and of all-cause deaths: a systematic review with meta-analysis of cohort studies. Journal of Clinical Epidemiology, 172, 111426. Lire l’étude de 2024 sur PubMed.
Cette étude apporte un éclairage particulièrement intéressant sur la distinction entre mortalité par cancer du sein et mortalité toutes causes confondues.
Les auteurs ont analysé 18 études de cohorte. Ils observent que les femmes participant au dépistage présentent une mortalité globale beaucoup plus faible que celles qui n’y participent pas, dans des proportions comparables à la réduction apparente des décès par cancer du sein.
Ils en concluent que cette différence reflète probablement en grande partie les caractéristiques des femmes qui participent au dépistage, plutôt qu’un effet causal de la mammographie. C’est le problème du biais de sélection dans les études observationnelles.
Cette publication ne démontre pas l’absence de bénéfice du dépistage, mais elle renforce l’exigence d’une évaluation rigoureuse.
